10/05/2026

Taiwan Today

Taiwan aujourd'hui

La fortune à portée de Détroit

01/05/2010
Un petit porteur suit l’évolution des cours à la Bourse de Taipei. La convention financière signée par les deux rives devrait provoquer l’injection d’un nombre conséquent de capitaux chinois sur le marché taiwanais.
Après 7 ans de présence dans le quartier de Pudong, à Shanghai, l’unique bureau de représentation de First Bank en Chine a finalement pu, en 2009, envisager de faire évoluer son statut et d’ouvrir une agence, ce qui lui permettra bientôt d’offrir des services bancaires au guichet. Les bureaux seront situés sur l’autre rive du Huangpu dans le quartier de Gubei. C’est là que se concentrent un grand nombre de Taiwanais. « C’est aussi tout près de Suzhou et Kunshan, où sont implantés une majorité d’entreprises taiwanaises », souligne George Lin [林祐堯], le vice-directeur de First Bank, qui dépend du groupe First Financial. Les entrepreneurs taiwanais attendent depuis longtemps l’ouverture d’agences en Chine par des banques taiwanaises », poursuit-il. Par rapport aux banques chinoises, les taiwanaises disposent en effet d’une bien meilleure compréhension de leurs besoins sur ce marché et sont aussi beaucoup plus enclines à les financer. Comme ses consœurs insulaires, First Bank envisage de servir ses compatriotes avant de s’attaquer au marché chinois proprement dit, un secteur plein de défis et sur lequel les banques insulaires sont encore mal à l’aise. C’est pourtant en Chine qu’on compte le plus grand nombre d’entreprises taiwanaises dans le monde. Elles pèsent plus de 80 milliards de dollars américains, soit 56% de tous les capitaux investis hors de l’île par les entrepreneurs taiwanais.

Dans le même temps, certaines banques chinoises ont manifesté un intérêt particulier pour l’ouverture d’agences à Taiwan, surtout la Banque de Chine, qui y a envoyé, en septembre 2009, une délégation conduite par son président, Li Lihui [李禮輝]. Lors d’une réunion avec Chiang Pin-kung [江丙坤], le président de la Fondation des échanges entre les deux rives (SEF), celui-ci a fait part de son souhait de voir sa banque être la première à ouvrir une filiale à Taiwan. Selon George Lin, ce seraient 8 banques chinoises qui s’intéresseraient de près à l’île.

First Bank et la Banque de Chine sont très optimistes quant aux opportunités commerciales que permettent la détente entre les deux rives et la levée progressive de toutes sortes de restrictions. Cet optimisme s’est renforcé, en avril 2009, lorsque la SEF et son homologue du continent, l’Association pour les relations à travers le détroit de Taiwan (ARATS), ont signé un accord sur la coopération financière dont l’objectif est d’assurer la stabilité financière et monétaire et, à terme, l’ouverture mutuelle des marchés des capitaux aux institutions financières des deux rives. Ce dernier point a trouvé une traduction très concrète dans la convention financière signée le 16 novembre dernier entre la commission de Supervision financière (FSC), à Taipei, et la commission de Régulation bancaire de Chine, instituant ainsi l’ouverture mutuelle des marchés financiers, ainsi que des secteurs bancaire et des assurances. Les deux rives sont aussi tombées d’accord pour renforcer leurs échanges d’informations financières, mettre en place un mécanisme de gestion concertée des crises financières et coopérer pour la formation des personnels des instances de régulation. La convention est entrée en vigueur le 16 janvier 2010 et les banques taiwanaises ont commencé à élargir leurs opérations de manière à pouvoir entrer en compétition avec leurs homologues du monde entier et qui sont déjà présentes en Chine depuis deux décennies, remarque George Lin.

 

Une banque taiwanaise à Taipei. Le secteur bancaire insulaire a trop longtemps attendu de pouvoir partir à l’attaque du marché chinois.

Les cercles financiers insulaires s’accordent toutefois sur le fait que la survie et le développement des banques taiwanaises dépendront de leur capacité d’accès au marché continental. First Bank, qui a longtemps observé et analysé le marché chinois depuis ses bureaux de Shanghai, envisage de faire très rapidement une demande auprès de la FSC à Taipei, puis des autorités financières à Pékin, pour démarrer avant la fin de l’année ses opérations en Chine. « Il y a trop de banques et de trop petite taille à Taiwan. Le marché est saturé et beaucoup voient la Chine comme la terre de tous les espoirs, mais il faut admettre que nous avons raté le coche et les meilleures opportunités sur ce marché parce que nous avons été trop longtemps empêchés par le climat de confrontation politique. Même s’il est un peu tard maintenant, il faut absolument y aller », explique Chu Hau-min [朱浩民], qui enseigne la finance et la banque à l’Université nationale Chengchi, à Taipei.

Il y a 10 ans à peine, explique Chu Hau-min, une grosse banque taiwanaise aurait pu s’emparer d’une bonne partie du capital d’une banque chinoise de taille équivalente et ainsi jouer un rôle primordial dans le développement de la coopération entre les deux rives en s’appuyant sur ses capacités avancées de gestion. Tout ceci est devenu impossible aujourd’hui avec le développement particulièrement rapide des banques chinoises. Un article de la revue The Banker, paru au mois de juin 2009, estimait qu’en termes de capitaux, la Banque de Chine à elle seule dépassait la totalité des banques taiwanaises. Classée au quatrième rang en Chine, elle est la 23e banque à l’échelle mondiale avec 1,01 billion de dollars américains de capitaux, alors que le secteur bancaire insulaire ne totalise que 768 milliards de dollars, dominé par Bank of Taiwan et ses 110 milliards de dollars de capitaux. « Aujourd’hui, pour n’importe quelle banque taiwanaise, entrer dans le capital d’une des 20 premières banques chinoises est devenu un véritable défi », constate Chu Hau-min.

A la recherche de la compétitivité

Face à des rivaux de plus en plus gros et un marché d’autant plus compétitif sur le continent, les institutions financières insulaires cherchent à établir des avantages comparatifs qui leur permettront de bien ancrer leur présence sur ce marché. C’est aussi pour cette raison que l’Accord-cadre de coopération économique (ECFA), que le gouvernement souhaite signer avec Pékin et dont l’entrée en vigueur permettra une baisse des barrières douanières sur un grand nombre de produits, ainsi qu’une ouverture mutuelle des marchés, intéresse particulièrement le secteur financier. Un accord préliminaire doit ainsi offrir à certains secteurs, dont celui de la finance, les avantages du libre-échange, dès que sera signé l’ECFA. Entrant tardivement sur le marché chinois, les banques et institutions financières attendent de cet accord qu’il puisse leur ouvrir le marché dans des conditions suffisamment intéressantes pour rattraper leur retard. En l’état actuel des négociations, on s’attend à ce que les deux rives aboutissent à une signature en milieu d’année, lorsqu’aura lieu la cinquième rencontre entre la SEF et l’ARATS.

Jusqu’ici, les 7 banques taiwanaises ayant ouvert des bureaux de représentation sur le continent chinois ne pouvaient rien faire d’autre que de prospecter une clientèle potentielle, nouer des contacts avec les autorités et analyser le marché par la collecte d’informations. Seule Fubon était très présente par l’intermédiaire de la filiale hongkongaise de Bank of Xiamen, basée dans la province du Fujian, en Chine.

Avec la signature de la convention financière, les banques taiwanaises peuvent désormais être traitées comme des banques internationales ordinaires. Selon la convention, elles ont l’autorisation d’ouvrir des agences à la condition que leur bureau de représentation soit implanté en Chine depuis au moins deux années. Puis, après trois ans d’activité, dont deux doivent avoir été rentables, elles ont la possibilité d’obtenir une licence pour les opérations en renminbi (RMB), la monnaie chinoise. Elles peuvent aussi prendre des participations dans le capital de banques chinoises jusqu’à hauteur de 20%. Cette licence est très importante pour les banques opérant sur le marché chinois car elle représente la source majeure de profit. C’est particulièrement vrai lorsqu’on considère le rapport entre les taux d’intérêt sur les prêts en RMB et sur les dépôts, qui est 2,5 fois supérieur à celui existant à Taiwan.

 

China Merchants Bank, à Shanghai. La compétition sur le marché chinois est de plus en plus dure. Mais pour les banques insulaires, mieux vaut tard que jamais.

Dans le même temps, 13 compagnies d’assurance taiwanaises ont établi des bureaux de représentation en Chine, et First Securities, qui appartient au groupe First Financial, doit en ouvrir un autre cette année. Grâce à la signature de la convention financière, ces bureaux pourront voir leur statut évoluer vers celui d’agence et auront l’autorisation de prendre jusqu’à un tiers du capital d’une compagnie chinoise. « Notre objectif est d’implanter des compagnies qui nous appartiendraient totalement et d’offrir des services de courtage d’actions de catégorie A [celles échangées en RMB] », explique Chou Kang-chi [周康記], directeur général de Capital Securities, et dont le bureau de représentation a ouvert en Chine en 1997, ce qui en fait la première institution financière taiwanaise à s’y être implantée.

Le souhait de Chou Kang-chi est en fait très lié aux résultats des négociations relatives à l’ECFA, sur lesquels Capital Securities spécule pour s’implanter en force sur le marché chinois et supplanter les concurrents étrangers par l’obtention de l’autorisation d’opérer sur le marché des actions de catégorie A. Pour l’heure, seules les compagnies chinoises ont le droit d’y être présentes tandis que les compagnies étrangères doivent se contenter du marché des actions de catégorie B, libellées en devises étrangères, bien moins rentable du fait de son nombre peu élevé de transactions et de la liste très restreinte d’entreprises cotées. Les banquiers taiwanais espèrent également que l’ECFA pourra leur permettre de débuter des opérations bancaires en RMB dès qu’ils ouvriront une agence sur le continent, plutôt que d’attendre trois ans conformément à la réglementation chinoise actuelle.

Il ne faut en revanche pas s’attendre à ce que la convention financière entraîne de grands changements pour les compagnies d’assurance taiwanaises qui jouissent déjà des mêmes droits que leurs homologues étrangères sur le marché chinois. La différence pourrait se faire sentir pour celles qui ne sont pas encore présentes en Chine dans la mesure où la fameuse règle des « 5-3-2 » pourrait se trouver considérablement assouplie. Selon la réglementation chinoise, pour pouvoir s’implanter sur place, une compagnie d’assurance étrangère doit au moins disposer de 5 milliards de dollars américains de capitalisation totale, exister depuis plus de 30 années et avoir ouvert des bureaux de représentation en Chine il y a plus de 2 ans. « Cette triple condition est encore trop difficile à remplir pour la plupart des compagnies insulaires, surtout pour celles qui ne proposent pas de produits d’assurance-vie et dont la taille est réduite », explique Chu Hau-min. A l’heure actuelle, seules trois compagnies d’assurance-vie sont implantées en Chine par le biais de co-entreprises formées avec des partenaires locaux. Une autre compagnie d’assurance, qui ne propose pas de produits d’assurance-vie, y est aussi présente et de manière indépendante.

Malgré tout, il ne faut pas croire que Pékin accédera à toutes les demandes taiwanaises, surtout parce qu’accorder à Taiwan des clauses préférentielles trop importantes pourrait entraîner la protestation des autres institutions financières internationales. Et même dans le cas où Taiwan obtiendrait tous les avantages réclamés en termes d’accès au marché chinois des produits financiers, les compagnies insulaires ne deviendraient bénéficiaires qu’au bout de trois années, estime Chu Hau-min. « Quelle est leur capacité à construire un large réseau d’agences ? Peuvent-elles entrer en compétition avec les autres banques et attirer un nombre suffisant de dépôts en RMB ? Et combien est-il possible de gagner sur les seuls prêts en RMB  ? » Ce sont là les questions auxquelles devront répondre les banques dans la première phase de leur développement en Chine, précise l’universitaire.

D’un autre côté, la FSC à Taiwan a l’intention de mettre en place un certain nombre de critères relatifs au capital-risque et aux prêts non performants avant de donner l’autorisation aux banques de s’implanter sur le marché chinois. A la mi-décembre 2009, Lee Jih-chu [李紀珠], le vice-président de la FSC, estimait que ces critères pourraient se fonder sur l’état du secteur bancaire dans l’île.

La question des capitaux

Dans le même temps, l’ouverture mutuelle des marchés financiers représente une source de préoccupation croissante pour Taiwan. Avec la signature de la convention financière qui est entrée en vigueur depuis janvier 2010, les investisseurs institutionnels qualifiés du continent chinois – les fameux QDII –, après accord de la commission de Régulation bancaire de Chine, ont l’autorisation d’investir sur les marchés boursiers taiwanais, ce qui provoque un sentiment de plus en plus mitigé chez certains Taiwanais. China Assets Management est le premier investisseur de ce type à s’être enregistré auprès des autorités boursières insulaires et a déjà commencé à investir sur le marché.

 

Le quartier d’affaires de Xinyi à Taipei. Si beaucoup s’inquiètent de la remise en cause de la souveraineté économique de l’île, d’autres au contraire accueillent avec optimisme la libéralisation des échanges financiers.

« Avec la hausse des investissements à l’avenir, Taiwan doit accorder une plus grande attention à la stabilité du marché boursier et au marché des produits financiers en général. Il existe aussi un risque de prise de contrôle d’entreprises insulaires par les investisseurs institutionnels continentaux », explique Chu Hau-min, faisant allusion au danger souligné par certains de voir la souveraineté insulaire remise en cause par cette ouverture. « Nous n’avions pas à nous inquiéter des investisseurs chinois avant 2000 : ils étaient en très petit nombre. Mais la situation est très différente aujourd’hui parce qu’ils peuvent facilement se payer tout Taiwan. »

Très conscient des risques qui accompagnent cette ouverture financière, la FSC travaille avec les agences gouvernementales sur ce dossier. Mais ce qui inquiète beaucoup plus Chu Hau-min, c’est qu’une fois que les banques chinoises seront bien implantées dans l’île, elles seront aussi beaucoup plus compétitives que leurs homologues insulaires dans l’attrait de la clientèle d’affaires taiwanaise installée sur le continent. « Les banques chinoises ont l’intention d’ouvrir des agences à Taiwan non pas parce qu’elles s’intéressent au marché local, qui est déjà beaucoup trop compétitif, mais parce que cela leur permettra d’avoir accès aux données du Centre d’information sur les prêts, ce qui leur donnera la capacité de prêter aux entrepreneurs taiwanais de Chine. »

Chiou Jiunn-rong [邱候榮], qui enseigne l’économie à l’Université nationale centrale, à Zhongli, dans le nord de Taiwan, partage aussi cette inquiétude. Pour lui, la libéralisation des échanges financiers entre les deux rives est bien plus préoccupante que celle des échanges de biens et produits d’autant plus que la première devrait avoir un impact financier beaucoup plus important. « Nous devons faire preuve d’une très grande prudence face aux opérations financières chinoises à Taiwan et jusqu’ici, la FSC fait un bon travail », estime l’universitaire. Selon lui, les bénéfices à retirer de la convention financière ne seront pas aussi importants que l’opinion publique l’imagine, tandis que son impact négatif pourra être contenu grâce aux nombreuses limitations qui seront imposées sur les transactions financières entre les deux rives.

Malgré les inquiétudes relatives à la pénétration des institutions financières chinoises sur le marché taiwanais et les difficiles défis d’une expansion sur un nouveau marché pour les banques taiwanaises, Chu Hau-min est d’avis d’apporter son soutien à la convention financière et à des interactions plus étroites entre les deux rives dans le secteur financier. George Lin de First Bank est aussi de cet avis : « Les banques taiwanaises doivent absolument s’implanter sur le marché chinois sinon elles sont condamnées à disparaître », estime-t-il. Il compare d’ailleurs le marché chinois à une gigantesque table couverte de mets plus délicieux les uns que les autres, que tout le monde pouvait admirer depuis Taiwan mais sans pouvoir y toucher. Aujourd’hui, le banquet est sur le point de commencer pour les banques taiwanaises, avides parce que trop longtemps condamnées à un marché étroit où règne une offre pléthorique. « Il y aura de la compétition mais le marché financier chinois renferme encore des milliers d’opportunités, surtout lorsqu’on pense à l’étendue géographique de la Chine et à la taille de sa population », se réjouit George Lin.

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